Le fût à rogner

Le fût à rogner et sa presse

Une tranche lisse protège le livre de la poussière et des impuretés. Quand le livre sort de l’imprimerie sous forme de cahiers pliés (livraisons), ses tranches sont encore tout à fait irrégulières.

C’est pour cela qu’autrefois – et en reliure d’art en France et en Angleterre encore de nos jours – on rognait la tranche à l’aide du fût. Le livre est serré dans la presse munie d’une rainure pour guider le fût. La tranche encore irrégulière dépasse de 2 à 3 mm de la presse. Le fût est placé dans la rainure et on l’actionne dans un mouvement de va-et-vient. A chaque mouvement, la vis en bois est avancée d’un quart de tour. De cette manière, le coûteau en demie-lune du fût avance un peu et coupe deux à trois feuilles. On continue ainsi jusqu’à ce qu’on arrive à la dernière page. On peut alors sortir le livre rogné de la presse.   


Tandis que, depuis le Moyen-Age, les relieurs allemands tenaient la presse à rogner inclinée devant eux en appuyant un bout contre le sol pour que les rognures tombent plus facilement par terre, les relieurs français et anglais se servaient d’une sous-construction en bois qui tenait la presse horizontalement permettant ainsi à l’ouvrier d’actionner seulement le fût. Rogner un livre demande beaucoup d’expérience avant d’aboutir à un résultat régulier et qui soit à angle droit. La mise en presse est relativement longue. C’est pour cettte raison que le mécanicien français Guillaume Massiquot inventa le massicot qui, à l’instar d’une guillotine, permet de couper la tranche d’un seul trait ; le massicot a par la suite complètement remplacé le fût à rogner.

Les connaisseurs préfèrent cependant la tranche rognée au fût pour sa régularité et son aspect lisse et brillant. En effet, la tranche rognée au massicot garde parfois les traces diagonales d’un couteau légèrement ébréché. En France, quand il s’agit d’éditions pour bibliophiles, imprimées sur des papiers faits à la main (« grands papiers »), on ne rogne que la tête du livre, tandis que les autres tranches sont simplement « ébarbées ». Ce mot signifie que seuls les cahiers particulièrement grands seront coupés pour les adapter aux plus petits. Les plus petits cahiers gardent ainsi leur bords naturels de papiers à la cuve et sont considérés comme des « témoins » du respect du relieur envers l’ouvrage. Le fait que l’on rogne quand même la tranche de tête, relève d’une fonction purement pratique : c’est là en effet que la poussière s’accumule le plus facilement, poussière que l’on aura beaucoup plus de mal à enlever sur une tranche ébarbée. En outre, la tranche de tête est souvent dorée à la main, ce qui la rend encore plus compacte et partant mieux protégée contre la poussière. De plus, une tranche de tête dorée attire le regard et satisfait à la fois l’aspect pratique et l’esthétique.